Page blanche.
— Voilà ! Enfin assis à mon bureau. Ma tasse de café, le chargeur de mon mac, mes dictionnaires. Où est mon stylo pour prendre mes notes ? Ah le voilà ! Bon, il me semble que tout est là pour bien commencer. Mes pieds enchaussettés fondus dans les poils enveloppants de mon tapis. Je suis enfin prêt.
Je me sentais pourtant paré à une expédition littéraire ce matin là. Mais sans que je ne sache pourquoi, dès le départ, mes doigts restaient bloqués sur mon azerty. Ce qui ne m’avait pas inquiété outre mesure les quelques premières minutes. Mais après m’être refais un café et avoir grignoté un biscuit au beurre, ce blocage conspirait à me mettre mal à l’aise. Je me levais pour mettre la tête dehors et sentir la fraicheur du matin pensant que ce début de printemps pouvait m’envoyer les idées nécessaires à mon envol verbal et sentimental. Mais rien n’y fit. Sentant les prémices d’une angoisse taper à ma porte cérébrale, je tentais de la fuir avant qu’elle ne rentre d’elle-même, la refoulant de toutes mes pensées. Mais il se passe alors une chose inexplicable avec Madame l’angoisse; je peux en parler, je la connais si bien. Plus vous vous concentrez sur elle pour tenter de l’éloigner, plus elle vous atteint. Vous êtes alors, au grès de vos envies, le seul nourricier de cette salope qui puise son énergie dans votre refoulement. Alors, elle défonce la porte sans mandat de perquisition et vient installer dans votre cerveau et votre chair, la salle d’inquisition. J’étais foutu ! J’avais malgré moi, invité à mon diner celle qui allait me soumettre à des tortures lentes et sadiques.
De retour sur ma chaise, ma page blanche m’attendait. Fidèle au poste. L’image de ce joli papier incrusté de fleurs colorées, que j’avais vu enfant à la Fontaine du Vaucluse m’apparut soudain. Au moulin Vallis Clausa, le papier était si doux et joli qu’il m’aurait, à coup sur, inspiré. Mais je n’en avais pas. Rien n’était là pour m’encourager. J’avais bien eu l’idée d’un sujet mais je finissais par le trouver quelconque. Tout ceci commençait à m’entrainer en roue libre vers le vide. Je tentai soudain, d’entrouvrir ma fenêtre. J’avais repéré quelques chants d’oiseaux en sortant auparavant. Les yeux fermés, j’attendais que me parviennent leurs gazouillis… Je les entendais bien sur, ce qui me permit d’écrire quelques idées. Mais aucune explosion, aucune idée transcendante. Rien qui ne me fit frémir à la relecture. Rien de bandant ! Au contraire, je trouvais mon texte creux, digne d’un déprimé, prêt à tomber dans une abysse infinie. La colère s’introduisait en moi sans crier gare. Mon inspiration me trahissait.
Je risquais à tout moment de m’effondrer et que tout me revienne comme avant. Comme avant où j’avais du constamment lui prouver que j’étais quelqu’un. Que j’étais capable d’écrire. Qu’il pouvait enfin m’aimer !
— Pour qui te prends-tu ?, me disait-il. Si Baudelaire eut un semblable tel que toi, le monde s’en serait inquiété !, m’avait-il balancé en pleine figure devant un couple d’amis de mes parents. Puis, son ricanement avait mis un point à son sarcasme et m’avait planté là devant ma défaite.
Mon père me renvoyait toujours à mon manque de lucidité visiblement incontestable. Je basculais alors au fond de ma douleur, de ma colère. Mais au fond, n’avait-il pas raison ? Comment pouvais-je me proclamer auteur ! Je n’étais pas de ce rang ! La preuve en était : plusieurs années plus tard, je pouvais encore ne pas trouver quelques mots valables pouvant s’assembler d’eux-mêmes, glissant comme les doigts sur un piano. Mon père n’avait toujours vu en moi qu’un vagabond, un artiste raté qui ne voulait pas se salir les mains. Un rêveur, un fainéant, qui ne s’avait ni manier les chiffres ni le tournevis. Mais moi c’était écrire, que je voulais ! Je voulais vibrer au son de mes doigts qui, pianotant et s’excitant au fil des pages, allaient donner un sens à ma vie. Mais pour l’heure, ma page restait décidément blanche. Je me parlai alors à moi-même.
— Pourquoi ce désert verbal m’envahi-t-il jusqu’à étranglement ? Les doigts du pianiste se perdent-ils aussi ? Laissant alors les fausses notes agresser ceux qui essaient d’écouter ? Je suis écrivain ! Je suis un auteur passionné ! Mais alors pourquoi je ne trouve absolument rien à raconter ?
L’artiste que j’étais déjà à mon insu avait pleuré parce-qu’il n’avait pas le droit de se proclamer écrivain. Il n’avait pas vendu ses livres, il n’avait pas pu transmettre sa douleur. Mais cette page qui éblouissait mes yeux me narguait et m’appelait à la détresse. J’étais abandonné des miens et de ma meilleure amie qui par sa blancheur me rappelait que je ne valais rien ou moins encore.
Je décidai sur ces évidences, de mettre un brin de musique dans l’espoir qu’un semblant de miracle me parvienne. J’abattais ma dernière carte. Enfermé dans la chaleur des deux ronds de mousse, alors que plus aucun bruit extérieur ne m’atteignait, je me sentais pénétrer peu à peu dans ma bulle. Après quelques secondes, une mélodie agréable me parvint. J’avais opté pour celle-ci par hasard, sans la connaitre mais elle me sembla familière.
— Mais quel est ce son ? Le pianiste brille par sa détermination. Il prend le dessus sur son instrument. Il est le maitre des lieux et ne se laisse dicter aucune loi, ne laisse s’immiscer aucun doute.
Je commençais à dresser l’oreille, me laissant prendre par la musique. Maintenant, le piano semblait être une grand-mère affaiblie, attendant ses dernières faveurs. Mais elle ne resta pas longtemps seule… Des violons s’invitèrent de manière brutale et sans équivoque. Ils folâtraient par dizaines pour relever ce piano mourant et lui rendre son entrain. Des marmots feux follets survolant une prairie. Les violons étaient accompagnés. La contrebasse apparut telle une grande soeur venant rassembler sa fratrie et recadrer les fougueux. La page blanche commençait à se colorer de façon progressive mais certaine, donnant le contre-pied à Dame l’angoisse qui fut forcée de plier bagages. Succédant à la contrebasse, on entendait au loin une guitare s’approcher et renforcer tendrement toute cette petite troupe d’un tempo plus discret mais bien présent. Elle semblait orchestrer ce grand rassemblement tout en désirant rester dans l’ombre et éviter le devant de la scène, telle une mère qui, tout en réserve, veillant sur sa progéniture pour lui apprendre à s’envoler. Cette famille, bientôt au complet répandait au creux de mes tripes, l’envie de me battre et de quitter les conventions.
— Wouah quelle chaleur, quelle adrénaline ! Mais alors, c’était cela. Joue l’artiste ! Ecris !
Mon casque déchargeait en moi la puissance de cette union fantastique aux valeurs communes. Ma réponse était là ! Elle me perçait les tympans depuis prés de deux minutes et j’en prenais seulement conscience. J’avais besoin d’elle pour trouver mes mots. C’est elle, la musique qui me rend nostalgique, gai, sarcastique ou intrépide ! Damien Saez ou Tchaikovsky pour les larmes ou même parfois quelques sarcasmes, des violons celtiques pour l’effervescence, Apocalypse Orchestra pour le côté intrépide et chevaleresque, voire même Hassak pour une aventure orientale, Yiruma pour la nostalgie, la tristesse. Sans que je ne m’en aperçoive, les mots s’étaient accumulés diffusant sur cette feue page blanche les lueurs espérées, le bonheur de l’auteur, le comble de l’artiste qui allait prendre son destin en main. Mais comment avais-je pu me laisser traiter de la sorte ?
— REGARDE ! Regarde Papa ce que l’écriture m’envoie ! C’est la tête enfouie dans la mousse de cuir que les vibrations me parviennent. Ce que jamais tu ne ressentiras de ta vie car ta vie est dénuée de plaisir, de mot, d’art. Ton coeur est vidé par tes propres vautours qui griffent ton âme et t’aveuglent. Oui ! Il est possible de se dire auteur et d’aller à l’encontre des chemins tracés par nos ainés !
Les tambours comblèrent et clôturèrent la cérémonie. Ces patriarches dodus aux airs graves et royaux déboulaient confiants sur leurs montures robustes pour envelopper leur tribu d’une ronde infinie et infiniment bouleversante. Tous s’étaient liés pour ne former qu’un clan. Un vacarme organisé me laissant inerte, le souffle saccadé, aux mains de mes émois. Il flottait dans mes oreilles et dans mon ventre, comme un goût d’Irlande fêtant la fin des Troubles. Le piano disparaissait mais ses obsèques se déroulaient dans la joie. J’étais au sommet de mon plaisir, mes viscères tremblaient de bonheur alors que beuglait le commandant sur son fils indigne. Mais je ne l’entendais plus.
C’est trempé de larmes et de sueur que j’ai marqué, ce matin-là, un point final comme je n’en avais encore jamais marqué.