Contrat d'une vie.

— Non mais dans quel pétrin je me suis mise ! Quelle idée que celle de m’être engouffrée dans ce dédale ! Il fait une chaleur étouffante ici. L’air, terriblement réduit, est si humide, si… aarrff, vivement que tout ça soit terminé ! 

 J’étais enfermée depuis maintenant un temps qui me paraissait infini. Vraiment ! qu’est ce qu'il m’avait pris de m’engager dans cet endroit sordide ! J’aime l’aventure, oui ! Mais de là à vouloir tester tout de suite la plongée souterraine, quand même ! Tout était noir ou tout au moins très sombre. Rooo ! et ces parois humides qui me dégoulinaient dessus ! De l’eau ruisselait entre mes pieds, elle se dirigeait vers le fond de la grotte, venait former une mare clandestine. Mon exploration n’en finissait pas dans ce labyrinthe. J’avançais à petits pas dans l’obscurité la plus totale. Je crapahutais sans guide ni lumière dans des passages étroits et encombrés dépourvus de la moindre prise à laquelle m’agripper. J’avais peur, un peu, mais j’étais surtout attirée par cet aven qui m’attendait. 

 Les boyaux occultes se tordaient, se chevauchaient et finissaient par se rejoindre. Cependant, et cela est paradoxal, je savais exactement où passer, où pénétrer, quoi éviter. Comme si mon parcours était fléché. Rien n’était dû au hasard. Quelqu’un aurait-il ouvert la voie avant moi ? J’y ressentais comme les traces d’un précédent passage. Ce qui me donnait de l’espoir pour ma propre expérience, n’ayant croisé jusque là aucun cadavre. J’arpentais plutôt vaillamment, même si j’avoue que l’endroit était un peu glauque. Je n’étais qu’une débutante, je devais faire mes preuves et apprendre tout ce qu’on allait m’inculquer. Je n’avais plus le droit de reculer ni d’abandonner. C’était tantôt hésitante, tantôt déterminée que je jouais des coudes au milieu des cavités sombres et abyssales qui m’absorbaient. J’étais bloquée là depuis trop longtemps à chercher l’issue mais, désormais, je sentais que j’étais sur la bonne route et même si mes poumons manquaient totalement d’air, je gardais espoir.

 Quelques semaines auparavant, j’avais passé un drôle de contrat qui m’avait expédiée jusqu’ici. J’avais pactisé dangereusement sans connaitre mon associée. Je m’étais engagée à fournir de moi-même. Désormais, il était temps pour moi de remplir ma partie de ce contrat. J’avançais donc. Je souffrais mais j’avançais. Seule, face à mes hésitations, il me semblait, pourtant, percevoir des voix. J’eus le sentiment qu’elles cherchaient à me guider autant qu’elles le pouvaient. Sans crier gare, pendant que je tentais de trouver un sens à mon parcours, je levai la tête et l’horreur apparut ! Les parois devant moi étaient excessivement rapprochées. Une fente si infime que j’eus bien peur de ne jamais pouvoir l’outrepasser. 

— Non ! s’il vous plaît ! Je veux sortir d’ici ! Faîtes-moi respirer ! 

Je me morfondais dans mon cloisonnement. Personne ne semblait savoir que j’étais là. Je n’allais tout de même pas crever ici ? De toute évidence, l’angoisse m’enveloppait. Je pris alors conscience que j’étais seule et que si je voulais m’en sortir, je ne devais pas tabler sur une quelconque aide extérieure. Le souffle court, j’essayais de retrouver mon calme. J’avais soif et ce n’était pas l’eau qui manquait autour de moi ! Alors je fis une pause et but quelques gorgées. Seul plaisir depuis le début de mon errance. Je tentais de m’encourager.

— N’aie pas peur ! Tu peux y arriver ! Tu DOIS y arriver. Elle t’attend de l’autre côté. 

Mes propres mots me réconfortaient à peine devant le ramping qui s’imposait à moi. Posée sur mon flanc droit, je m’introduisais dans ce col infernal qui refusait de se dilater. Poussant sur mes pieds, j’arrivais tant bien que mal à me hisser. A mi-chemin, l’angoisse redoubla en intensité. Alors mes pulsations s’affolèrent, crachant le sang encore plus fort dans mes veines, m’obligeant à gonfler mon thorax encore plus loin. Haletant, mon corps, à la merci de mes tremblements, montait, descendait, telle une poupée de chiffon en plein vent. Ma bouche ne créait plus de salive. L’eau, qui m’avait abreuvée quelques instants plus tôt, avait déjà été aspirée par mes amygdales qui demeuraient désormais en déshydratation avancée. 

 J’hyperventilais et essayais tant bien que mal de déglutir mais j’avais plus de liquide sous mes aisselles que sur mes lèvres. L’instant était apocalyptique. A coup sûr, mon électrocardiogramme devait s’affoler ! Chaque seconde semblait durer des heures et me donnait l’impression qu’elle serait la dernière.

 Dans un regain de lucidité, je repris mes forces et me remis dans ma course. Continuer ou mourir. Je rampais donc, sans casque ni harnais, avec, comme seule attache, l’envie d’en finir et de me sortir de là. Oh ! l’endroit n’était pas que désagréable, non ! Quelquefois, il pouvait même, d’un certain côté, avoir eu des attraits chaleureux mais je sentais bien ne plus y être à ma place. Ma vie était ailleurs. 

 C’est dans cette reptation des plus fébriles que les bruits sourds me parvinrent plus clairement. Je m’approchais de quelque chose sans savoir quoi. En y réfléchissant bien, ils avaient toujours été là mais je ne les avais jamais vraiment entendus. Ce rythme, paradoxalement rassurant, tambourinait autour de moi avec une régularité frappante. Alors que de toutes ces pulsations me semblait naître une élégie, je m’émancipais, défiant ce véritable laminoir gluant. Tout à coup, celui-ci daigna enfin m’affranchir ! Et alors, une vague déferlante me submergea et m’emporta violemment à travers les réseaux caverneux, me traînant sur quelques enjambées. Je ne pus maîtriser une galipette sauvage qui entraîna la formation d’un nœud sur ce que j’appelais « mon détendeur gustatif », seul équipement qui m’avait été fourni à mon départ et auquel je vouais une attention particulière ! Il était non seulement mon fournisseur d’oxygène mais aussi mon garde-manger ! 

 Inquiète, je profitai néanmoins de la présente étroitesse des parois qui, pour le coup, me rendit bien service. Je pus m’agripper un instant à la roche et reprendre  mes esprits. 

 Cependant, à peine plus loin, à l’écartement inopiné de ces satanées parois, la rivière chaude et alcaline en pleine crue me jeta hors de ma zone devenue de confort. Voilà que je glissais maintenant, ne laissant pas l’opportunité à mon rythme cardiaque de reprendre une cadence moins tonique. Les voix extérieures reprirent de plus belle. C’est fou ! Si j’avais été prétentieuse, j’aurais pensé qu’elles formaient un cortège et encourageaient ma performance. 

 Un rayonnement se fraya alors un passage jusqu’à moi et vint éclairer ma vue. Enfin ! la lueur d’une civilisation illumina ma vie ! La clarté s’élargissant, j’entrevis des formes. J’étais sauvée ! J’avais eu raison d’y croire ! Devant moi, le dernier couloir au bout duquel j’allais être libre. Encore quelques coups de pieds et j’allais m’extraire de cette moiteur ignoble. — Mais non ! nooon ! — Brutalement, un lien me tira en arrière, comprimant ma gorge ! Comme une corde autour de mon cou ! Je toussai, l’air se coupa. Les battements s’accélérèrent et résonnèrent dans le vide. Ma confiance chuta à nouveau.

 Au moment où je me replongeais dans les méandres de mes plaintes, une main de géant s’introduisit par la sortie dans ma direction. L’index vint s’incruster entre le lien qui m’encerclait plus fort encore, ce qui brida trivialement ma pomme d’Adam puis, sans que je comprenne comment, ce lien passa par dessus ma tête. Ma gorge dégagée, le flux sanguin nécessaire à ma survie coula à nouveau. J’étais libérée ! 

 Après une hésitation, le temps de me remettre de cette émotion inattendue, je repris ma progression de plus belle, ne voulant plus traîner par ici ! Plus vite dehors, plus vite à l’abri ! Le tempo qui me surplombait battait plus fort encore. Le jour m’attirait comme un aimant. J’étais épuisée ! Je ne voulais que dormir ! 

 Subitement, mon visage passa une porte. Encore ces mêmes mains de géant, face à moi, prêtes à m’attraper ! Là, tout alla très vite. Je fus happée, retournée dans tous les sens, on me couvrit, on m’essuya, on m’applaudit.

— Merci, merci ! J’apprécie vraiment ! 

Tous étaient heureux que je sois saine et sauve. Moi aussi ! Ils n’imaginaient pas ce que je venais d’endurer ! Alors je le leur dis. Le cri que je poussai me déchira la poitrine. L’air froid de la pièce vint remplir mes poumons. Je compris que j’étais en vie. J’entendis alors sa douce voix. Soudain, je fus emportée par ces mains qui m’avaient saisie, woohooo ! Quelqu’un m’avait posée contre ses seins. Quelle beauté ! Voilà celle avec qui je m’étais engagée. Jamais je n’eus le regret de l’avoir choisie. Je ne savais pas encore ce que j’allais faire de cette vie qui m’était offerte. Néanmoins, Ce matin là, alors que je ne savais ni lire, ni écrire, ni même parler, je remportai avec panache mon premier, mon plus beau contrat.