Crédo Assassin

   Je claque la porte en sortant de chez moi, après avoir embrassé ma mère, puis mon beau-père et agité ma main dans les doux cheveux de mon frère. Il est l’heure pour moi de prendre le chemin du purgatoire. C’est fou comme l’envie et le bonheur me submergent… D'ailleurs, le miroir dans l’ascenseur me renvoie ma joie de vivre dans un grand sarcasme. Ce matin, il est plus en forme que moi. Il est même plutôt cash et me dit carrément que j’ai une sale gueule ! Le froid me saisit et me rappelle qu’il faut enfiler ma capuche. Ma capuche. Ma grotte où j’hiberne une bonne partie de ma vie. Cette même partie que je passe à marcher dans le froid pour me rendre au collège. Je me sens bien dans ma grotte. Petit, j’avais un tipi indien dans ma chambre. Et quand je voulais être seul, je m’enfermais à l’intérieur et j’y restais des heures. Parfois je m’endormais, un livre de Tom Sawyer glissant d’entre mes mains. Toujours ce même livre. Celui qui parlait de Joe l’indien. J’avais la trouille mais c’était celui-là que je voulais - petit, j’aimais déjà mes habitudes - mais c’est comme tout, un jour j’ai dû me séparer de mon antre de velours, je n’y rentrais plus en entier. Et alors, je l’ai remplacé par une capuche. Dans son intérieur, je m’entends respirer. Je vis dans mon ombre. Je sens qu’elle me protège. Ça fait râler ma mère. Elle trouve que ça fait voyou. Moi je trouve qu’elle me donne un air d’« assassin ». 

 

   Dehors, il fait encore un peu nuit mais je sais que d’ici quelques minutes, on y verra plus clair. Le temps d’arriver au coin de la rue, le soleil sera levé. Le soleil et moi on se ressemble. Tous les jours, on se lève de la même façon, on se couche de la même façon. Il ne parle à personne, il ne se fait pas d’amis, il m’observe exécuter sans cesse le même chemin rotatif autour de lui, je l’observe naître et mourir chaque jour. Moi, je trace la même route, je porte les mêmes fringues, je m’oublie sous ma capuche. Mes habitudes et moi on est emboîtés jusqu'à la fin de ma vie. Sans elles, je ne suis rien. Sans elles, je suis perdu. J’ai besoin de sentir qu’elles sont là pour m’empêcher de douter, savoir où je vais. Et ça commence avant que mon talon droit foule le sol à mon réveil.

 

   Voilà. Au moment où je passe le coin de ma rue, le ciel s’est éclairé. Seize mètres devant moi, il y a le blond de quatrième F qui referme son portail et se jette dans sa propre aventure. Il va marcher devant moi jusqu'au collège. Je ne le dépasserai pas et les pas qui nous séparent vont se maintenir à cette distance. Nous marchons au même rythme. Je le sais parce-que c’est tous les jours ainsi. Dans trente quatre pas, j’arriverai devant la boulangerie artisanale de la vieille dame de la rue Rastègue. Non, ce n’est pas sa boulangerie mais je dis que c’est la sienne parce-qu’elle en sort toujours au moment où j’arrive devant. Je ne sais pas si c’est son estomac qui la force à venir chercher sa baguette toujours à la même heure ou une autre raison mais elle n’est jamais en retard ni en avance d’une seconde. Je lui cède le passage tous les matins. Au moment où elle met son pied gauche sur le trottoir, elle tourne la tête à gauche tout en se dirigeant vers la droite, c’est à dire vers moi. Forcément, elle manque de me percuter à chaque fois. Elle s’excuse, avant de vérifier qu’aucune crotte de chien ne va venir se jeter sous ses chaussures. Mes habitudes me persécutent et me collent à la peau mais je m’aperçois que nous sommes nombreux à nous y fier.

 

   Tiens, y a un type devant l’arrêt de bus qui arrive dans environ douze pas. Les bancs sont libres, et lui il traîne par terre. Je l’ai jamais vu celui-là. Inconnu au bataillon. C’est pas son coin habituel. Il a du se perdre. Je suis perturbé. Je n’ai pas pour habitude de le croiser devant cet arrêt de bus. Comment gérer cet imprévu ? Je dois obligatoirement passer devant lui au risque de le frôler, il est assis au milieu de mon passage habituel ! Il m’est impossible de le contourner ! J’angoisse, je sens que ma gorge se noue. Je crains de devoir l’enjamber pour passer. « Réfléchis, réfléchis ! » Mes points enfoncés dans mes poches, je transpire dans le froid. Le type me suit du regard. Si j’étais parano je dirais qu’il me fixe, qu’il m’attend. J’arrive à sa hauteur et au moment où mon ombre l’effleure :

__ Hey gamin ! 

Je lui lance un de mes regards hautains vite fait. 

__ Hey gamin ! Approche ! Tu sais qu’on est frères hein ? On est tous frères !

Non mais qu’est-ce qui me veut le mendiant. L’autre je l’ai jamais vu, il se prend pour mon frère. Là, violemment, il attrape mon bras, se lève d’un bond, comme si un dernier regain de vivacité le prenait, jette ses yeux brûlants dans les miens. La boule dans ma gorge a doublé de volume, l’air n’alimente plus mon cerveau, je ne suis pas habitué à ce qu’on me touche de cette façon ! Il marmonne un truc quasi inaudible et incompréhensible. Ça parle de « tous pareils », d’« artefact », d’« assassin », d’« an 1257 », de « credo ». Il a l’air paumé plus qu’autre chose. Soudain son autre main rejoint la première. Elles se retrouvent toutes les deux côte à côte sur mon avant bras. Mais qu’est-ce qu’il fout ? Le blond de quatrième F va prendre de l’avance. Je vais rater la boulangère, ce n’était pas prévu ! Ses yeux d’hématites qui ne quittent pas les miens m’envoûtent violemment. Un puissant jet d’air vient les percuter de façon inattendue. Je gémis. J’ai l’impression qu’une tonne de poussière vient d’envahir ma vue. Mes yeux me brûlent brutalement. Je suis perdu dans cette douleur inconnue et soudaine. Une envie de vomir s’invite tout à coup. La gerbe se forme dans mon ventre, précédée de la salive chaude narguant mes amygdales. Je déglutis. Non je veux pas vomir ! La salive revient, je déglutis à nouveau. Mais alors que mon estomac convulse, que ma gerbe déboule dans ma gorge comme un tsunami d’acidité liquide et morcelé, le goût de la tranche de jambon de mon petit déjeuner ne m’échappe pas. Je repousse mon bras violemment et me dégage de sa poigne. Dans l’action, son manteau en velours réceptionne le tout en pleine face. Il était déjà dégueulasse, je lui ai rendu service. On croirait qu’il n’a même pas remarqué. J’ouvre à nouveau les yeux, la douleur y a disparu mais ma vue reste brouillée. Je recule et je pars à pas rapides. Il escalade un muret pour me voir déguerpir. Mon dégueulis goutte sur ses Converse sans que ça ne le dérange.

__ TU ES LE DERNIER ! TU DOIS REVENIR !

Ce con va me faire repérer ! Ça grouille de gars et de nanas de mon âge ici, on fait tous le chemin à pieds jusqu'au collège. Ils vont finir par croire que je connais ce pauvre type ! Et puis, pas la peine de me rappeler que je suis le dernier ! Ma mère et mon beau-père se chargent de me le dire tous les jours ! Putain mais c’est qui ce fou ! J’y vois très peu !

 

   Je continue ma fuite, les yeux rivés sur le trottoir, le bitume glisse entre mes pieds. Je tape dans un paquet de clopes qui n’aurait jamais dû traîner là. Encore un con qui veut pas salir sa bagnole mais qui est assez crado pour salir ma planète. Soudain un nouvel obstacle inattendu parvient à mes yeux affaiblis. Des plots temporaires pour travaux sont installés à l’endroit où normalement je dois rencontrer la jolie rousse. Mais je ne vais pas pouvoir la voir avec mes yeux ensablés. Les travaux sont là, à deux mètres. Je vais devoir contourner l’obstacle. Par la gauche serait le mieux. Mais au moment où je me déporte pour éviter le trou creusé dans le goudron, un retardataire de sixième G, lancé à vitesse grand V, vient me fouetter violemment de tout son poids et me projette à contre pied, droit dans le trou temporaire. L’un comme l’autre n’avaient rien à faire là !

 

   Mon voyage ne fait alors que commencer. Je suis aspiré par l’obscurité, ma capuche ne m’abandonne pas, fidèle à son maître. La chute continue et alors dans mon dos, je sens une lourdeur. Quelque chose que je n’avais pas jusque là. Je ne comprends pas ce qui m’arrive mais, pour la première fois de ma vie, je me sens rassuré. C’est comme si une épreuve s’ouvrait à moi. Soudain, un grand choc sous mes pieds fait plier mes genoux. L’arrivée est souple et maîtrisée au vu du voyage que je viens de faire. Je prends conscience que j’ai atterri et j'ouvre les yeux. Je découvre un lieu étrange mais pas étranger. Des odeurs de poissons saisissent mes narines. Des gens passent devant moi, me frôlent sans même me remarquer. Leurs accoutrements sont méconnaissables, je ne sais pas où je suis. On dirait que l’époque n’est pas la mienne. Pourtant cet endroit me semble familier. A droite, des enfants traînent à terre, à même la boue. Un peu plus loin, un marchand propose à une mère de famille de lui acheter sa fille contre des sacs d’épices. Quelle horreur, la mère a l’air d’hésiter ! Mais c’est bien devant moi que s’ouvre mon chemin. Je suis guidé sur les pavés menant aux palais. Je me sens tout à coup, dans la peau d’un autre. J’avance de pas francs et confiants, tête baissée pour rester camouflé, je vole presque. La lourdeur dans mon dos est toujours là. J’envoie la main droite au niveau de ma nuque. C’est une épée. Putain, mais mes fringues ! Mon survêt a disparu pour laisser place à une robe bleue d’un tissu lourd et épais. Ma capuche, elle, est toujours et encore là. Je ne reconnais rien mais je sais où je vais. Mon visage se lève vers le ciel. Une tour me fait face. Un aigle royal y est posé, il me fixe. Pour le rejoindre, je dois m’élancer de toute mon agilité. Me voilà, fendant la foule de grandes enjambées majestueuses, mes yeux ne lâchent pas cet aigle de toute beauté. D'un bond, je rejoins un muret qui va me servir de tremplin pour atteindre chaque part de ces murs sur lesquels je vais pouvoir prendre appui pour m’envoler. Mes mains s’agrippent à tout ce qui s’accroche, mon ascension me plonge dans un vertige de bonheur. L’animal grossit au fur et à mesure que je me rapproche de lui. Jusqu’à ce que mes pieds viennent rejoindre ses griffes, mes yeux se plantent dans ses deux hématites. Au fond d’elles, je comprends enfin pourquoi je suis là. « Je t’attendais gamin. Je t’attends depuis sept cent soixante et une années ». L’aquila me charge d’une mission puis, dans un vacarme de plumes, s’élance dans ce vide abyssal pour remonter en frôlant les parois du château. Sa chute est majestueuse. Moi, debout, prostré au plus haut point de la tour, je surplombe ce monde. Je suis Altaïr. Je suis là pour retrouver l’artefact et rétablir l’ordre des assassins.